lundi 14 septembre 2020

Mission bibliothèque - épisode 0

C'est la rentrée ! Qui dit rentrée, dit sonnerie, récréation, cahier, stylo et livres bien sur. Alors nous voici ! Je vous présente la future orientation de ma mission pour les dix prochains mois à Ejeda. Au collège Mgr Michel Canonne, j'ai été premièrement appelé à initier les élèves à l'informatique. L'épidémie n'a pas facilité les choses mais les mois de cours ont pu faire bénéficier les élèves de quelques rudiments.

Préoccupé par la situation de la bibliothèque aussi désertée par les élèves et les professeurs, nous avons avec le directeur le Père Romain imaginé un nouveau poste plus créatif et audacieux pour les volontaires et frères à venir. L'objectif de cette année est de poser les bases d'un système permettant à la bibliothèque de trouver un nouveau souffle et d'en faire un lieu de vie. Premièrement il faudra réaménager les lieux qui ne sont pas confortables et ne donnent pas envie de venir s'asseoir pour bouquiner. Dans le même temps il faut que le CDI, comme on l'appelle aussi,soit le plus souvent ouvert pour que les élèves puissent venir y travailler en silence aux heures libres. Le défi à relever est énorme car il s'agit de donner aux élèves le goût de la lecture, d'abord dans leur propre langue et ensuite en français. La culture malgache, traditionnellement orale, ne fait pas grand cas de la lecture comme activité de découverte ou de loisir. Pourtant, je suis convaincu que, quelque soit le pays et les styles de vie, le passage par la lecture est indispensable afin de se former un esprit curieux et critique sur le monde qui nous entoure et dont nous faisons partie. Mon intention est donc de collaborer un maximum avec le directeur, les frères et les professeurs et aussi les élèves moteurs pour poser les fondations d'une structure simple et efficace capable d'être transmise de génération en génération si je puis dire (emprunts de livres, aide à la lecture, rangement efficace...). Je pense même que je pourrais par la suite suivre ce projet auquel je souhaite intégrer les collaborateurs proches du collège comme l'association Ejeda solidarité et au collège assomptionniste flamand de St Truiden. Je continuerai également à donner quelques leçons d'informatique avec des objectifs plus précis visant à obtenir un certificat attestant que l'élève a bien suivi le cours qu'il pourra utiliser dans la suite de sa progression scolaire. Bref, il y a du pain sur la planche pour la rentrée !






Je vous donnerez bientôt les meilleurs moyens pour contribuer à cette entreprise livresque par don de livres ou don d'argent.

Merci encore pour votre soutien au quotidien !

vendredi 7 août 2020

Le réseau d'école de brousse, une oeuvre mobilisatrice assomptionniste à Madagascar

 Le réseau d’école de brousse

9 juillet 2020. C’est ma première visite d’écoles de brousse. En compagnie du Père Daniel Carton, du Père Aristide, de Monsieur Roger et d’un nouveau professeur prenant ses fonctions en ce jour, nous avons réalisé 100 km de pistes depuis Fotadrevo pour rejoindre le village de Ambalavato. Ce village au nom significatif (en bas de la longue pierre) se trouve à quelques dizaines de kilomètres des premiers massifs de l’Isalo, là où débutent les premiers versants des hauts-plateaux. Nous sommes encore bien au Sud, mais dans une région encore plus isolée que celle d’Ejeda car enclavée par l’Onilahy, un cours d’eau dont le seul pont est à plus de cent kilomètres. Le village est entouré sur des kilomètres de terre asséchée et sans ressources exploitables directement par les locaux.

Le départ est pour 6h du matin. En ce matin d’hiver la fraîcheur est de mise et les premières lueurs du jour sont timides. Pendant les quatre heures de routes le paysage atypique de la brousse se révèle et s’illumine dans un silence que seul le bruit de notre 4x4 vient briser. Arrivé au village, les enfants s’attroupent curieux et craintifs autour du véhicule. Les maisons sont des huttes, un seul bâtiment de l’Etat et surtout aucune école. C’est pour cette raison que notre délégation se rend sur les lieux. L’Assomption répond depuis plus de quarante ans aux demandes des habitants souhaitant l’installation d’une école primaire. Le jour de marché est le seul événement hebdomadaire dynamique d’un mode de vie agricole et pastoral.

Comment se met en place l’installation d’une école ? 

Le chef de village et des parents d’élèves commencent par adresser une lettre au père demandant une première rencontre pour le commencement d’une école ou pour une église (souvent l’église vient en deuxième, le besoin principal étant l’alphabétisation). Puis, le réseau d’école de brousse tenu par les assomptionnistes, cherche un professeur. Pendant ce temps, les parents des futurs élèves récoltent les fonds pour des premiers frais d’inscriptions. L’étape à laquelle nous assistons ce matin est donc celle où le professeur est introduit (avec sa compagne) dans le village pour s’y installer et commencer les cours avec une première classe de niveau élémentaire. Si l’expérience porte des fruits, d’autres classes ouvrent avec de nouveaux professeurs. Les élèves pourront rejoindre un collège dans une ville plus proche et s’ouvrir ainsi à la possibilité d’étudier plus longtemps. Ce schéma est idéal. Il arrive souvent que des écoles ne durent pas pour des raisons diverses fortement relié aux contraintes de la vie rurales. A ce jour l’Assomption est responsable d’un réseau de plus de trente villages comportant écoles et ou églises. Les constructions d’écoles prennent du temps et c’est souvent sous le grand arbre que se font les premiers cours. L’association donne un salaire aux professeurs et offre le matériel d’écriture. Seuls restent les frais d’inscriptions à payer une fois avec des frais moindre pour le démarrage.

? Le premier objectif pour les petits villages est donc l’alphabétisation qui est bien souvent inexistante. Les gens vivent d’une agriculture vivrière (manioc et féculents), de l’élevage (zébus et chèvres) n’ont aucun système de santé, ne boivent pas d’eau propre et dépendent totalement de la saison des pluies. L’éducation est donc vu comme le seul espoir de développement.  

Qui sont les missionnaires ?

« Mopera » : Le père Aristide est un homme robuste et infatigable chauffeur. Il officie prioritairement comme curé à Ejeda. Les écoles de brousses et le développement des Eglises (fiangonana) occupent le reste de son apostolat. Il réalise deux tournées par an et par village dans un périmètre de 200 km pour le village le plus éloigné. Pour faire le lien avec la direction diocésaine de l’enseignement, il se rend plusieurs fois par mois à Tuléar. Autant dire qu’Aristide ne compte ni le nombre de kilomètre, ni les nuits en brousse.

Le Père Daniel, français, en mission à Madagascar depuis 50 ans, fait autorité par son âge et sa parfaite maitrise de la langue locale. Le réseau d’école est une de ses principales missions depuis 40 ans avec l’animation de la Province et l’amélioration technique des communautés (pompes et panneaux solaires, châteaux d’eau, plans et architecture). C’est aussi un homme de foi très assidu à la prière et soucieux du bien-être de ses frères en communautés. Il passe une grande partie de son temps dans son pick-up pour chercher du matériel de construction à Tuléar et le livrer à l’atelier de menuiserie d’Ejeda qu’il gère avec toutes ses autres responsabilités (comme supérieur, curé et formateur). Autant dire que le père Daniel est toujours impliqué dans la bonne marche du réseau d’école et de bien d’autres choses dans la Province.  

Enfin il y a Mr Roger.  D’un corps massif et bien bâti, il cache derrière sa force un large sourire et des yeux pétillants bien que cernés de fatigue. Naturellement réservé, Mr Roger à la parole efficace et n’aime pas perdre son temps. La motivation qui l’habite s’exprime par les longs voyages qu’il entreprend. Il sillonne la brousse sur sa moto cross flambant neuve pour récolter les frais d’inscription, feuilles d’examens et surtout pour se rendre disponible aux situations particulières des habitants et au suivi du professeur. Mr Roger est un grand et fidèle serviteur de la cause, un vrai laïc de l’Assomption qui s’engage généreusement. Il est le soutien indispensable sur lequel le Père Aristide, fort occupé par la partie « fiangonana », peut s’appuyer.

A tous les trois, ils forment un cercle de responsabilités efficaces et dynamiques rendant le réseau vivant et en pleine expansion malgré l’aspect chronophage de la tâche. Je rentre de cette première excursion avec le sentiment d’avoir partagé et contribué à cette belle œuvre mobilisatrice. Je rentre aussi plein de poussières et d’images qui me resterons longtemps en mémoire : je vois encore le chef de village, l’air abattu, nous dire que les enfants boivent de l’eau sale et ne peuvent manger à leur faim. Il me reste donc des choses qui ne peuvent me laisser tranquille et satisfait. J’espère bien continuer à m’investir à ma façon (car

En résumé, il ne faut pas prendre le réseau des écoles de brousse pour une oeuvre de charité quelconque. Il faut bien comprendre que c’est un total don de soi qui est demandé au missionnaire envoyé pour cette mission bien spécifique. Être apôtre pour les écoles de brousses demande un engagement total qui ne demande ni pause, ni vacances. Mais comme rien ne peut se faire sans la force que Dieu communique, la prière est indispensable et tout missionnaire ne se repose que sur Dieu qui commence et achève ce que l’humble serviteur en la personne du religieux ou du laïc ne peut réaliser par lui même. le Père Daniel me révélait l’autre soir le secret de toute visite de village en brousse : L’Esprit Saint prépare le chemin, nous ne faisons que récolter les fruits. Une citation à retenir s’il vous vient un jour à l’idée de rejoindre l’aventure dans le grand Sud de l’Île. Une dernière chose enfin : si la mission demande une grande part de renoncement et de solitude, elle est cependant soutenue par des communautés fraternelles où l’envoyé refait ses forces pour se lancer à nouveau sur les pistes à la rencontre du Christ pauvre pour l’avènement d’un royaume de justice et d’amour fondé sur la fraternité.

mardi 26 mai 2020

La mort n'est pas la fin

Puisque le Coronavirus a pris toute la place et que le comptage des morts fait l'actu, je me suis demandé nous étions attentif l'invitation qui nous est faite de penser la mort, ou bien ce dark theme de fond qui fait baisser la luminosité de nos écrans portables pour faire moins mal aux yeux. 
Mais la mort est-elle un dark theme pour tout le monde ? Réduit-elle la luminosité ou bien est-elle l'ombre indispensable qui donne des limites aux effets lumineux artificiels de nos villes et de nos nuits ? 

Une série d'événements liés à la mort de certaines personnes ici et ailleurs m'ont poussé à une réflexion sur la "place" de la mort dans la vie. Est-il vraiment acceptable que celle-ci ait une juste place dans le cours de la vie ? Est-ce seulement un scandale ? Une occasion de renouveler un contact avec la vie qui nous entoure ? 

Dans nos campagnes françaises, visiter un cimetière peut faire peur. On utilise d'ailleurs ce lieu commun pour terrifier des téléspectateurs en attente de frissons. En effet, nombre de tombeaux grisonnants sont laissés à l'abandon. Leur couleur terne rejoint aussi celle de la cendre résultat des incinérations de plus en plus pratiqués (https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-le-funeraire/). Cela ajoute donc à la tristesse qui semble alors avoir le dernier mot.  

Au bord de mes chemins de promenades autour d'Ejeda, poussent comme des pierres vivantes des monticules bigarrées de grandeurs et de styles variables. Selon les traditions religieuses, le tombeau (fasana) sera plus ou moins petits, collectifs, nominatif, anonyme... Les chrétiens superposent une croix, les pratiquants de la religion traditionnelle des totems(alohalo) de zébus avec ou sans des cornes pour signifier la vie après la mort tandis que les familles musulmanes choisissent un mausolée plus petit et assez sobre. Assez souvent un portrait ou une image résume la vie du défunt ce qui rappelle combien la vie présente est liée à la vie d'après. Car à Madagascar quelque soit la religion il est certain que la mise en terre n'est pas la fin de la vie.




Les funérailles restent alors le cœur du sujet car c'est là que se joue l'acte de mémoire ultime qui fait comme revivre encore un instant ce que la personne a été. Chaque individu est appelé à faire de nombreux deuils plus ou moins éprouvants dans la vie. Pourtant, la routine et les activités de distractions repoussent l'échéance d'une confrontation directe avec la mort à travers le défunt, ses affaires, son histoire qui rejoint la notre. Je peux alors témoigner de l'épisode récent qui m'a conduit à partager sur la toile. 

Bebe Romaine (1) a rendu son dernier souffle à 79 ans le 14 mai dernier. Ejeda venait de perdre une personne qui faisait autorité dans le cercle catholique. J'avais eu la joie de partager avec elles quelques souvenirs de sa vie et j'ai été assez surpris de mon émotion à l'annonce de son décès. D'autant plus que la veille, je l'avais visiter un peu au hasard et qu'il se trouve qu'en m'écoutant elle avait rit. C'était un beau moment et la suite est resté coloré par cette surprenante dernière rencontre avec Bebe Romaine. 

La suite, la voici. Après avoir préparé le corps dans une pièce parfumée et décorée, les femmes entrent en pleurant si fort que cela brise le cœur de ceux qui les écoutent au dehors. La première journée passe lentement. Le soir commence alors une période plus ou moins déterminée de veille auprès du défunt. Dans les coutumes mahafaly, il est d'usage de veiller plusieurs semaines voire plusieurs mois en fonction de la notoriété de la personne dans la famille. Cela va d'une semaine à une année ! En février un roi local était décédé et on célébra une grande fête pour son enterrement au mois de mai. Pendant ce temps tous les membres de la famille élargie se rassemblent. Chaque nuit, pendant cette période, une veillée est prévue. Elle porte le nom de miari-tory (2). Tandis qu'une majorité de personnes venus visiter (mamonjy, mamangy) le défunt chante le répertoire de chant religieux et traditionnels, les hommes jouent aux dominos ou aux cartes, d'autres, venus de la campagne s'assoient simplement et attendent le lever du soleil en silence. Des femmes enfin plus proches restent au près du mort avec des couvertures et changent régulièrement l'encens qui parfume la pièce décoré par des photos et d'autres offrandes. 





Comme vous pouvez le voir sur ces images d'une de ces miari-tory, l'ambiance ne semble pas tant à la tristesse qu'à une forme de joie. Une jeune homme me donne une clef de compréhension en me chuchotant que ces nuits sont faites pour rester avec la personne et retarder le moment du deuil. C'est une manière de remercier Dieu pour ce que la personne a été dans la vie. On chante mais on ne danse pas. On peut discuter et avoir une forme de gaîté mais il ne faut pas rire trop fort. On peut boire sans être ivre. De l'extérieur cela ressemble à une veillée scoute mais ce qui se joue est bien plus grave puisque les nuits blanches qui s'enchainent disent bien que quelque chose de la vie d'avant a définitivement quitté ce monde. Pour Bebe Romaine, il faudra attendre sa fille qui a réussi à venir de Fort Dauphin à deux jours de taxi-brousse malgré les restrictions liées à l'épidémie, pour que la semaine de veillée prenne fin. 
Le miari-tory s'achève avec une veillée finale plus intense en chansons et en animations avec des annonces et des discours, notamment des remerciements. 

Quand vient le jour des funérailles comme ce fut le cas pour bebe Romaine, un cortège funéraire accompagne le tombeau jusque dans l'église pour la messe et l'absoute. On se rend au tombeau qui ce jour là venait à peine d'être terminé. On dégageait les dernières pierres et on déposa le tombeau qu'on recouvra d'imposantes pierres pour dissuader les éventuels voleurs. Le peintre finira tranquillement le portrait de la défunte sur les deux faces opposés. La famille de Bebe Romaine est entrée dans une période de deuil qui est très variable mais qui en moyenne dure 2 mois. Pas de chant, pas de danse, ni de grands repas pendant ce temps là. En fait, cela n'est plus possible car la mort d'un proche pousse la famille à faire des dépenses importantes, non que le tombeau et la cérémonie soit chère mais plutôt qu'il faille accueillir un nombre important de personnes et les nourrir tous les jours ce qui comprend aussi un grand sacrifice de bétail (chèvres et zébus surtout). 

J'ai parlé plus haut de la fête d'enterrement d'un roi local. Cette expression peut surprendre : peut-on parler de fête pour un enterrement ? Il faut comprendre ici que l'enterrement chez les mahafaly (3)(chrétiens ou non) signifie bien le passage de la vie sur terre à la patrie des ancêtres (razana). Il arrive que la personne change de nom, signe qu'elle est passé d'un état de vie à un autre. La confession de foi chrétienne n'est pas si éloignée de cette conception traditionnelle. La mort est vu comme un passage (Pâques, pascal, passage ont la même étymologie) de la vie sur terre à la vie au Ciel avec le Christ. Une différence notoire est le centre de la foi chrétienne en la résurrection des corps à la fin des temps ce qui n'est partagé par les traditions locales. Cependant ce qui reste puissant est la présence de la personne sous un autre état même après sa mort.



Voilà l'image du tombeau construit pour le roi local de la région d'Ampanihy à 50 km d'Ejeda. Il a été bâti le temps de cette longue veille de plus de trois mois. Le vert symbolise l'espérance qui est aussi présent sur le drapeau de Madagascar pour cette raison. 

Au terme de cette plongée dans l'expérience de la mort en terre mahafaly, je suis surtout marqué par la beauté et la transparence des sentiments qui ont été partagé pendant cette période. Je suis aussi profondément reconnaissant de la facilité avec laquelle j'ai était accueillis comme un hôte normal pendant ces célébrations et ces veillées. C'est vrai, je n'ai pas la même endurance pour tenir toute la nuit mais quelque chose de l'âme mahafaly est passé dans mon cœur pendant ces nuits de chants et de rencontres uniques. J'espère que ça ne me quittera jamais et que je pourrais y puiser largement dans mes futurs ministères notamment auprès des familles endeuillés pour témoigner de l'espérance chrétienne qui bouleverse les frontières entre la tristesse de la mort et la joie de la vie. 



(1) : Bebe est un diminutif qui désigne le terme assez large de "grand-mère". 

dimanche 19 avril 2020

Alors qu'est-ce que ça fait ?

Le chiffre de l’année
Avant de m’exprimer sur « qu’est-ce que ça fait d’avoir trente ans ? », je voudrais souligner le contexte qui joue toujours le rôle d’indicateur voire de signe pour ce genre de chiffre rond. Dans la Bible, aucun chiffre n’est livré au hasard et chaque nombre désigne un mot en hébreu. Je suis curieux de savoir ce qui se cache derrière le chiffre 30. Les années nous le diront... Ce qu’il m’évoque spontanément c’est d’abord l’histoire qui me relie à la terre : J’ai passé 14 ans dans le Gard (30) à partir du CE1 et je revois la maison où nous avons grandis. Il me revient des tas de choses : le jardin et sa haie à tailler, la cage aux poules, le champ de chevaux qui se dévoilait lorsque j’ouvrais les volets de ma chambre, les hivers secs, les étés brûlants, le visage de mes camarades de classes, la piscine du voisin, mon premier professeur qui organisait des excursions pédagogiques dans la forêt pour découvrir les champignons... Tout une empreinte bucolique et rurale pleine de lumière et de Mistral dont j’ai du mal à me défaire dans mes successifs déménagements. Même si je suis né dans le béton montpelliérain, j’ai grandi au contact de la garrigue, des cigales, de la canicule et des pinèdes. Aujourd’hui, la canicule quotidienne me rattrape mais rien n’évoque le Midi par rapport à ce nouveau sud malagasy. Seule la chaleur, le vent et la végétation aride m’évoque ce passé candide.

Tous les peuples
Ce que je retiens surtout de mon passé, avant même la charmante sonorité de mon accent du midi perdu en cours de route, c’est l’amour que j’ai reçu des miens et qui m’a aidé à pousser au-delà des terres de vignes et des rivages salés de la Mer Méditerranée. J’ai eu la joie pendant trois ans de rejoindre une autre partie de mon héritage culturel en me rapprochant de l’Allemagne par ces trois ans à Strasbourg. Entre le Midi Libre et les Dernières Nouvelles d’Alsace, les événements se sont succédés et m’ont conduits jusqu’à Madagascar. À peine l’année 2020 commencée nous voilà tous au milieu d’une terrible pandémie (étymologiquement tous les peuples). Jamais un anniversaire n’aura été aussi universel ! Je n’oublierai pas de si vite la trentième...

L’aventure vertébrale

Trentième… Cela m’évoque aussi un autre « 30 » auquel je suis attaché. Celui de mon groupe scout de Strasbourg : 2e /30e Citadelle Saint Bernard. Le scoutisme a affirmé en moi l’esprit d’éclaireur et d’explorateur que j’ai toujours voulu cultiver en mon fort intérieur. Vous avais-je déjà parlé de mon héros de jeunesse ? Il avait le nom du chien du tournage et se défaisait de ses ennemis à coup de fouet. Ainsi aurais-je bien aimé suivre les pas du Dr. Jones mais depuis l’Arche perdue, jusqu’à la Dernière croisade, il me fallait aller plus loin. J’avais soif de rencontres, de civilisations, de nature, de voyages. Grâce aux scouts, j’ai pu nourrir cet imaginaire d’aventurier tout en le mettant progressivement en pratique car du mental au réel il me faut souvent faire un grand chemin. De fait, l’aventure s’est préalablement jouée à l’intérieur dans ma rencontre avec les chrétiens et leur Seigneur. C’est avec Lui que j’ai pu passer progressivement vers l’autre rive et traverser mes peurs pour atteindre des zones d’inconforts où la vie est plus intense et plus belle. Le mouvement initié par Baden Powell m’a donné le coup de pouce pour concrétiser les grands idéaux qui m’habitaient.
Ainsi suis-je devenu un brin plus attentif aux injustices humaines et écologiques qui m’entourent. Depuis Ejeda, j’observe un peuple livré à sa débrouillardise (et heureusement les malagasy ont de la ressource), et cible vulnérable des changements climatiques tels que les cyclones dans le Nord et la sécheresse croissante dans le Sud. A cela s’ajoute le poids d’une mondialisation qui, certes, ouvre le pays au monde mais élargit aussi les inégalités et écartèle le pays entre ses traditions rurales séculaires et les habitudes citadines contemporaines importés. Ma règle de vie religieuse assomptionniste me donne alors le sens de cette nouvelle aventure : être là où l’homme est menacé comme image de Dieu et où ce dernier est menacé en l’homme.

être, faire, vivre
Etre là, c’est quelque chose que je ne savais pas faire il y a six mois. Pas plus il y a trente ans. Dans notre culture, nous avons appris à faire le maximum pour éviter le vide et l’ennui. Le confinement contraint remet certains d’entre nous à sa juste place car le verbe être revient au centre. Aujourd’hui beaucoup redécouvrent les bienfaits de la méditation pleine conscience et des pratiques d’hypnoses thérapeutiques. J’accorde une grande importance à ces exercices car ils me renvoient à une expérience similaire lorsque je prends le temps de prier dans le silence avec la Parole. Or, qu’est-ce que la Parole de Dieu et la prière sinon des actions qui nous invitent à la vie ?
Dans ce village, la vie est d’abord une expérience d’être là et la prière ici ne décolle pas du sable : elle nous renvoie toujours à un quotidien aussi piquant que les cactus qui nous entourent. A Ejeda où beaucoup de choses manquent pour faire plus et mieux, je reçois cette puissance de vie qui se manifeste par la générosité et l’hospitalité des habitants. La vie demande cette attitude d’être là pour vivre avec. Quand Jésus dit « Je suis » il rend possible la rencontre avec Dieu. Quand nous disons que nous vivons ensemble nous réalisons Sa volonté et devenons chacun ce que nous sommes. Il faut une vie pour l’appliquer et trente ans ne sont qu’un début.

Demain
La vingtaine a fait jaillir en moi la fibre spirituelle par mon entrée et mon engagement progressif dans la communauté « Eglise ». Je fais le vœu (un de plus) que cette trentaine ira dans le même sens et aura une tonalité davantage solidaire et interculturelle. Cela commence plutôt bien mais il ne faudra pas relâcher l’effort et continuer à pratiquer cette tendance comme un exercice humanisant. Pour cela rien de tel qu’un objectif à la mesure de mes ambitions (slogan de ma première formation universitaire à l’IUT de Montpellier en Mesures Physiques). Je me fixe audacieusement de passer du « je » au « nous ».  Cela signifie confesser que nos « je » sont reliés et qu’aucun « tu » ne peut faire obstacle au désir d’habiter ensemble la maison commune qu’est la Terre. Conséquence directe : prendre en compte l’autre sur « ce chemin qui n’existe que par ma marche » (S. Augustin). La culture malagasy m’enseigne au quotidien qu’un sourire a de la valeur et que la famille est un don de Dieu. Voilà de quoi bien commencer cette nouvelle marche vers le frère.

Alors qu’est-ce que ça fait ?
Si vous avez réussi à lire jusqu’au bout cette page de vie, vous avez du remarquer que je n’ai pas répondu à la première question ; alors avoir trente ans qu’est-ce que ça fait ? Si vous avez bien suivi, le verbe FAIRE ne peut se défaire de son voisin ETRE pour que la symbiose de la VIE soit. Prenez cette courte relecture comme un premier fruit qui vous invite à relire vos trente premières années où à les imaginer pour les plus jeunes (nouveau défi de confinement).
Que ce soit ce 20/04/2020 à Madagascar en plein coronavirus comme le 20/04/1990 à Montpellier à la fin de la Guerre Froide, ma vie commence avec vous. Merci d’être de ce que que vous êtes et de continuer de faire ce que vous faites pour que la vie soit plus belle aujourd’hui que demain. Comme dit une hymne recueil de prière que j’ouvre chaque jour pour vous et pour Dieu : Il suffit d’être et vous vous entendrez... 

lundi 23 mars 2020

Ne sais-tu pas?


Je suis né dans un monde en métal et en béton
Alors ne me parle pas de planter des oignons
Tu me dis « tu ne sais pas » et toi que sais-tu de moi ?
A comparer nos existences on en vient à tuer notre seul chance de nous dire « oui »
Ne va pas te projeter dans une histoire que tu ne connais pas, car, comme la tienne ma vie est singulière.
Ne viens pas me dire « tu ne sais pas » car toi que sais-tu de mes souffrances invisibles et subies !
Ne joue pas à ce jeu, comparerais-je la souffrance de la faim avec la douleur de ne pas se servir de ses mains ?
Planter la bêche je ne sais, arroser je ne sais, m’asseoir et contempler je ne sais, se contenter d’une amitié je ne sais.
Tu n’as pas le droit de me juger car toi aussi un jour tu seras étranger
Si tu en restes-là ne bouge pas de chez toi et baisse d’un ton ta voix
Je te déconseille de venir chez moi, non pas seulement à cause du froid dehors
Mais du froid au-dedans car ça aussi il a fallu s’y faire
L’hiver d’un cœur qui n’a jamais appris à voir en l’autre la vie
Ne le sollicite pas si fort, ne lui demande pas de sourire encore
Laisse lui le temps de l’énervement mais ne le décourage pas
Tu sais que tu as cette force en toi alors ne l’utilise pas pour désarmer le vazaha
Il est venu pour toi, pour te rencontrer mais tu sais aussi qu’il peut vite se contrarier
Cesse de lui faire peser le poids d’un passé qu’il n’a pas à devoir assumer
Seul, il est venu avec son histoire personnelle
Ne lui dit pas qu’il ne sait pas car pour toi ce serait reculer
Transforme ton jugement en question « ne sais-tu pas ? »
Chez moi l’injonction nous a tant freiné
Ne fais pas semblant d’être gentil avec moi
Sois toi-même car c’est ainsi que la rencontre portera son fruit
S’il te plait ne me reproche pas de ne pas savoir cultiver, bricoler, jouer au foot ou au volley. 
Quand on est né dans le métal cela fait déjà suffisamment mal.
Non je n’ai pas appris à vivre comme toi les mains dans la terre et à partir à la recherche de nourriture pour ma survie. Ne me reproche pas d’être né là où je suis né. 
Personne ne choisit ni sa famille, ni ses limites
Mais c’est pour défier le destin que nous allons nous donner la main.
Je ne suis pas naïf, entre nous la barrière subsiste et dans nos pensées nous savons-nous autrement qu’étrangers ?
Pour moi c’est difficile et pour toi ?
Jusqu’où irons-nous pour faire un morceau de route ensemble ?
Je ne me fais pas d’illusion c’est de poussière et de terre que nous sommes faits.
Mais Un Autre nous a fait pour nous mélanger. Cela peut comme pour moi t’insupporter. Mais nous n’avons pas le choix. C’est pour ça que je suis là parce que je n’ai pas choisi et que c’est comme ça que je te reçois. En cela je te rejoins !
Quand je partirai que restera-t-il de moi dans ta mémoire ? La couleur de ma peau, mon comportement d’occidental, ou bien te souviendras tu qu’avec toi j’ai marché, j’ai douté et j’ai aimé et que ces choses-là sont propre à notre humanité ?
Quand viendra-t-il le temps ou nos yeux verront pour de vrai ? Personnellement j’ai hâte d’avoir à dépasser tout ce tas d’apparences pour te recevoir et t’aimer sans compter toi qui m’appelais « l’étranger ».
Il y a dix ans qui pouvait imaginer notre rencontre. 
Pourtant nous voici toi et moi si proche dans ce taxi, dans cette église autour de la même table. Ferme les yeux, je vois la même nuit que toi. 
Ouvre tes mains que je m’y repose enfin.

mardi 17 mars 2020

Ces temps étranges



Au cours du mois de mars, une étrange maladie se propage dans le monde et aucune frontière ne semble l’arrêter. Madagascar à l’heure où je rédige cet article est à l’abri. Mais qui peut prévoir l’évolution de la situation qui s’est aggravée de semaine en semaine dans le monde. Notre Président a pris un air grave et à cinq reprise à déclarer un état de guerre. Comment interpréter un discours martial comme celui-ci. Je n’aime pas que l’on joue avec le mot « guerre » ? Peut-on vraiment se passer de ce champs lexical alors que l’organisme humain lui-même créé des anticorps pour luter ? Plus personne ne sait vraiment à quoi s’en tenir. Doit-on tout verrouiller au moindre symptôme ? Où prendre le ton de l’ironie comme certains citoyens londoniens entendus à la télévision ? Je suis d’autant plus attristé de la situation car j’ai habité trois ans en Alsace, là où les cas sont les plus nombreux. Depuis Madagascar, on voit les choses autrement. A Ejeda, le niveau d’accès à une information de qualité est faible et il faut être indulgent envers ceux et celles qui rient de cette maladie. Ici, les gens connaissent bien pire qu’un confinement de 15 jours. Ici l’espérance de vie ne dépasse pas les 70 ans et la mortalité infantile reste élevée. L’arrivée d’une telle pandémie serait une catastrophe sur l'île qui n’a pas vraiment les moyens d’offrir un confinement et les soins adapté à tous ses habitants. Les frontières qui se ferment répondent à cette peur de ne pas savoir gérer une contamination du pays. Avant de terminer, je voudrais souligner que ce genre d’événement peut provoquer une interprétation trop rapide : dans mon entourage proche, j’entends que c’est la maladie des blancs et des volontaires  français en Afrique sont témoins de passants qui toussent en riant à leur passage. Attention, la vraie maladie sous-jacente au COVID-19 ne serait-il pas un racisme qui dort et un mépris de l’autre, de l’étranger (et de la vient étrange) qui ne m’apporte rien que des problèmes ? Cette maladie n’a pas encore de vaccin et elle fait toujours des ravages dans l’Histoire. 
La fraternité est le défi que soulève l’événement. C’est là que nous pouvons dire, entrons dans le combat de Dieu selon les mots de S. Paul. Bon carême et que Pâques soit une fête de communion quoi qu’il arrive.

samedi 22 février 2020

Même avec la bonne volonté...


L’heure d’un rendez-vous, le temps d’une réunion, l’objectif d’une rencontre, etc. Tout cela peut paraître normal et légitime pour celui qui veut bien diriger un projet. C’est aussi normal pour la culture dont je suis issue. Pas forcément ici. Pourquoi j’écris ces lignes ? Parce que j’ai cherché à me dégoter un apostolat en dehors des cours au collège qui soit viable, régulier et qui me donne une belle occasion de m’engager dans la pastorale locale. Ayant eu la chance de pouvoir intégrer un groupe de chorale pour la fête de paroisse (cf article ci-dessus), je ne peux pas dire que cela va durer. Hors-mis la barrière de la langue c’est la manière de communiquer l’information qui m’échappe. Il faut avoir l’art de comprendre le bon lieu et le bon moment même si on pense avoir clairement compris. Des fois j’arrive une heure à l’avance alors que j’ai bien entendu, une autre fois on me reproche mon absence parce que personne ne m’a prévenu… Du coup, il faut être candide comme la colombe pour ne pas s’énerver pour rien et en même temps rusé comme le serpent (Mt 10, 6) et saisir le bon moment pour se faufiler. En bref, il ne faut pas s’en faire de « rater un truc » parce qu’on ne pouvait pas vraiment savoir. D’un autre côté, il ne faut pas se fermer la porte à une possibilité d’avancer d’un côté ou de l’autre sachant bien que rien ne peut être stable surtout en un an, surtout dans un pays si différent du miens. Au terme de cet article, le seul enseignement qui se révèle être vrai est le suivant : sois disponible et participe à ta mesure. A l’impossible nul n’est tenu mais rien n’est impossible à Dieu… Bref, la liberté quoi.

Mission bibliothèque - épisode 0

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